La Volvo du yogi

Nous vivons dans une société et une culture où nous sommes à la recherche de quelque chose. Nous pensons constamment que le bonheur se trouve dans la prochaine étape. Nous nous retrouvons souvent dans une situation qui va de plus en plus vite. C’est encore plus vrai depuis la venue des différents médias sociaux, grâce auxquels les gens sont plus préoccupés par la photo de leur repas dans le nouveau resto branché que par le repas lui-même. On pourra sûrement lire, à la suite de la publication de cette photo, des commentaires qui diront que s’ils ont aimé ce resto, ils vont adorer une nouvelle découverte qui est encore plus in. C’est aussi vrai pour les voyages, les nouveaux jouets, les nouvelles maisons et plusieurs autres achats.

Nous vivons dans une société où aussitôt que nous avons acheté un produit, quel qu’il soit, celui-ci est remplacé par un nouveau encore meilleur et plus performant. La publicité et ceux qui nous entourent nous font croire que nous devons absolument posséder ce nouveau gadget pour enfin être satisfait, comblé et même, peut-être, heureux. Le yogi de Wall Street en moi comprend que nous avons créé un modèle économique insoutenable et une des façons de maintenir le système en place est de nous faire changer notre iPhone tous les deux ans.

Ce phénomène n’est pourtant pas né d’hier. L’économie américaine, celle de l’après-guerre qui a fait place aux baby-boomers, a subi une forte croissance économique et populationnelle. Une grande partie de cette croissance était reliée à l’expansion manufacturière, dont celle de l’industrie automobile. Certains d’entre nous se souviendront des publicités de l’époque où l’on voyait la famille modèle américaine : le couple avec trois enfants, devant son bungalow et, juste à côté dans l’entrée, une nouvelle Ford. Cette image devenait un idéal de réussite, de bonheur à atteindre.

Mon père Carl, né à la fin de la guerre, était un boomer. Il a lui-même été teinté par cette culture où l’on sous-traite une partie de notre bonheur et de notre succès à la voiture que nous conduisons. Le conditionnement familial compte aussi pour beaucoup : mon grand-père, médecin du village, conduisait très fièrement une Oldsmobile décapotable rose. Les voisins se souviennent de le voir arriver à la messe du dimanche au volant de son bolide, un vrai modèle de réussite pour plusieurs. Je me souviens très bien des premières voitures de mon père, de sa Mach 1 orange, une Mustang — une vraie — dans le temps où Ford construisait de vrais bolides. Il l’a ensuite changée pour une autre Mustang, mais cette fois-ci, c’était une Boss 351 décapotable, une véritable voiture de course. Il la conduisait avec fierté. Jeune médecin, famille, enfants, maison; encore une fois, un modèle de réussite et de bonheur pour plusieurs.

Comme je fais partie de cette culture, de cette société et de cette famille, aussitôt venu le temps de conduire, j’ai travaillé uniquement pour me payer des voitures. Je n’avais pas encore 20 ans que j’avais déjà eu au moins dix voitures : trois Renault 5, deux BMW, une Volvo, un MGB, une Fiat Spider, une Rabbit décapotable et j’en passe. Chaque fois que j’avais une nouvelle voiture, je l’appréciais pour quelques jours ou semaines, mais après très peu de temps, j’en voulais une autre. Quand tu es en manque, non nourri par la vie qui est devant toi, aucune voiture ne comblera ce vide, ce trou sans fond.

J’ai été très longtemps obsédé par les voitures. C’était mon monde, mon rôle, et je m’identifiais à mes voitures. « Dis-moi ce que tu conduis je te dirai qui tu es », c’était un peu ma façon de penser. Je ne pense pas être le seul à être ainsi. Qui n’a jamais suivi quelqu’un du regard dans un stationnement pour savoir quelle voiture cette personne conduit? Je me souviens, à l’époque où j’avais mon MGB, je devais avoir 18 ans. Elle passait plus de temps au garage que sur la route. Un ami voulait me présenter une fille, mais comme mon auto était en réparation et que je conduisais une voiture de service, j’ai refusé le rendez-vous. Voilà un bel exemple que la plupart d’entre nous valorisons les objets par leur prix ou par la reconnaissance qu’ils nous procurent plutôt que par le plaisir qu’ils nous donnent.

Une fois que mes filles ont grandi et que j’ai arrêté de conduire des minifourgonnettes, VUS et autres véhicules familiaux, j’ai pu revenir à ma passion et comme je gagnais bien ma vie, j’ai pu me payer des bolides dont j’avais toujours rêvé. Je les ai accumulés les uns après les autres : Saab, Range Rover, Porsche, Ferrari, et ce, sans compter les voitures que j’ai achetées pour mon père, mes filles et ma conjointe. C’était une vraie obsession, une vraie maladie. Comme quelques-uns de mes voisins sur ma rue avaient des Porsche 911, je m’en suis payé une. Je l’ai aimée, mais je n’étais jamais comblé ni satisfait. Un soir, je suis allé au Centre Bell au volant de ma 911 et à côté de moi, il y en avait une autre dans le stationnement, plus belle et plus neuve. Je me suis retrouvé en manque. Le soir même, une fois revenu à la maison, je suis allé sur Internet pour me procurer le même modèle. Je me souviens aussi du jour où mon voisin immédiat est arrivé avec une deuxième Porsche. Je l’ai envié, j’étais en manque et c’est alors que j’ai décidé de m’acheter une Ferrari et une autre Porsche. Ce n’était toujours pas assez, je voulais d’autres voitures, mais je n’avais plus d’espace dans le stationnement. J’ai donc envisagé de construire un garage sur le terrain de mon chalet pour entreposer mon écurie de voitures. C’était sans fin, un problème insoluble.

En 2010, deux ans après avoir perdu mon emploi et une bonne partie de mes économies à la suite de la crise financière de 2008, après avoir fait ma formation pour devenir professeur de yoga, j’ai décidé de vendre mes voitures, de vendre une partie de moi ou de qui je pensais être. J’expliquais à ceux qui voulaient l’entendre qu’un yogi ne pouvait pas se promener en Ferrari — ce qui était un peu vrai, mais c’est surtout que j’étais cassé et que j’avais besoin d’argent. C’est alors que bien malgré moi, en dépression, complètement dans les brumes, je suis allé échanger ma Ferrari au garage contre une Jetta pour ma fille et un peu d’argent. Je l’ai pratiquement donnée, probablement parce qu’elle représentait le partie la plus laide de qui je pensais être. J’ai aussi apporté mes deux Porsche au garage du coin et les ai échangées contre une Volvo V70 2007 qui avait à peine 40 000 km au compteur (et comme j’étais végétarien à l’époque, ses bancs en tissu réconfortaient mes valeurs de yogi). Je l’avais tout de suite surnommée la « Volvo du yogi » comme pour me justifier, pour ne pas permettre aux autres de me juger sur la voiture que je conduisais.

Je me consolais en repensant à cette vieille photo publicitaire de Volvo sur laquelle on voyait une Porsche 944 Turbo et une Volvo 740 Turbo Wagon. Les deux étaient blanches et on pouvait lire : « Il n’y a pas de différence du point de vue du radar. » Comme les humains, finalement; nous sommes tous différents à l’extérieur, mais au niveau du cœur, il n’y a pas de différence.

Le moment où on laisse aller les modèles de bonheur et de semblant de réussite qui ne sont que prison ou souffrance, on se retrouve alors dans une position d’abondance plutôt que de manque. Nous pouvons changer notre mantra, notre chanson qui court sans cesse comme un hamster dans notre tête et nous permettre d’être riche de tous les petits moments de la vie. La qualité de notre vie n’a rien à voir avec le montant d’argent que nous possédons ou avec la voiture que nous conduisons. Je comprends, bien sûr, que nous vivons dans une société dans laquelle nous avons besoin d’argent pour vivre. L’argent nous donne une certaine flexibilité, mais le montant d’argent n’est pas garant de bonheur. Si vous pensez que le montant d’argent ou les jouets que vous pouvez acheter avec lui vous procureront le bonheur, vous êtes à côté de la vie et ne voyez pas ce qu’elle peut vous offrir. Quand je suis revenu d’Inde, en 2011, une de mes phrases favorites était : « Nous, ici, avons tout, mais n’avons rien. » Tant et aussi longtemps que vous reliez le bonheur au montant d’argent et aux jouets que vous pouvez acheter, vous êtes en position de déficit, en manque.

Le moment où j’ai accepté ma situation et où j’ai laissé aller mon modèle de succès est celui où je me suis senti le plus riche, et cela même si mon banquier n’était pas d’accord. Être riche, c’est un choix que l’on renouvelle au quotidien en entretenant des émotions plus près de notre cœur comme la gratitude, la satisfaction, la compassion et le courage d’être différent des autres. Ça prend du cœur pour être courageux. Quand on se place dans une position d’abondance, tout ce que la vie nous donne devient un cadeau, même les épreuves. Nous avons finalement toute cette énergie qui est normalement gaspillée à courir vers ce modèle qui n’existe pas pour affronter les difficultés de la vie humaine.

Je conduis encore la Volvo du yogi. Elle aura bientôt 10 ans et 110 000 km. C’est la voiture que j’ai gardée le plus longtemps et je l’adore. J’en prends bien soin et j’espère qu’elle sera avec moi pour un autre 10 ans. Il n’y a aucun mal ou problème à avoir de l’argent ou à conduire une Porsche. L’argent nous offre des possibilités, de la flexibilité d’action et ce qui compte, c’est l’intention derrière l’action. J’aurai peut-être une autre Porsche 911, mais pas parce que mon voisin en a une ni parce que je suis en quête d’identification sociale ou de reconnaissance, mais plutôt uniquement pour le plaisir de conduire ce bolide.

Namasté.