{"id":339,"date":"2015-10-28T16:25:50","date_gmt":"2015-10-28T16:25:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.erikgiasson.com\/?p=339"},"modified":"2021-09-12T17:26:19","modified_gmt":"2021-09-12T17:26:19","slug":"le-roi-de-la-montagne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.erikgiasson.com\/fr\/blog\/le-roi-de-la-montagne\/","title":{"rendered":"Le roi de la montagne"},"content":{"rendered":"<p>Dans mon dernier texte, Toute d\u00e9finition est une prison, j\u2019ai partag\u00e9 les moments de ma vie o\u00f9 j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 sortir de ma prison. Maintenant, de fa\u00e7on tr\u00e8s humble et honn\u00eate, je vais vous raconter ceux o\u00f9 je me suis moi-m\u00eame emprisonn\u00e9 dans mon r\u00f4le ou mon statut social.<\/p>\n<p>Pour survivre et fonctionner dans la soci\u00e9t\u00e9, nous avons tous un ou plusieurs r\u00f4les. Ils deviennent des \u00e9tiquettes sociales gr\u00e2ce auxquelles nous pensons nous r\u00e9aliser et atteindre le bonheur, le succ\u00e8s. Plus nous r\u00e9ussissons dans notre r\u00f4le d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, plus nous recevons des m\u00e9dailles, des titres, de l\u2019argent et de la reconnaissance. Nous devenons tellement d\u00e9sorient\u00e9s que nous pensons \u00eatre notre r\u00f4le, puis perdons le contact avec notre essence. Nous sommes donc emprisonn\u00e9s par ces images de r\u00e9ussite et de succ\u00e8s \u2014 parlez-en aux athl\u00e8tes, aux acteurs, aux politiciens, aux pr\u00e9sidents de compagnie\u2026 aux pompistes, m\u00eame!<\/p>\n<h2>Propuls\u00e9 au sommet<\/h2>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 90, lorsque je travaillais chez Morgan Stanley, j\u2019\u00e9tais un arbitragiste talentueux. Je travaillais de fa\u00e7on professionnelle et respectueuse. En 1997, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 responsable du pupitre de n\u00e9gociation des obligations, un poste prestigieux pour un jeune homme de 32 ans. Je suis alors tomb\u00e9 dans le r\u00f4le du chef, et, comme un roi de la montagne, je devais d\u00e9fendre mon territoire. Emprisonn\u00e9 par les imp\u00e9ratifs de mon r\u00f4le, je voyais la vie comme une guerre : tous ceux qui m\u2019entouraient devenaient une menace.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 une bonne ann\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 des profits, mon attitude de roi m\u2019a presque co\u00fbt\u00e9 mon poste. Moi, j\u2019\u00e9tais dans l\u2019illusion : je n\u2019avais aucune id\u00e9e de ce qui arrivait! Je me voyais pourtant comme un tr\u00e8s bon chef, un bon soldat pour la compagnie. Lors de mon \u00e9valuation annuelle \u00e0 New York, mon patron m\u2019a mis en p\u00e9riode de probation et m\u2019a oblig\u00e9 \u00e0 inviter un \u00e0 un tous les membres de notre \u00e9quipe afin de m\u2019excuser. Ce fut une exp\u00e9rience tellement humiliante, mais tellement enrichissante. J\u2019ai d\u00fb me mettre \u00e0 nu, me lib\u00e9rer de mon r\u00f4le, accepter la situation, laisser aller mon image et faire confiance dans l\u2019action. Les mois qui ont suivi furent mes meilleurs chez ce courtier am\u00e9ricain : j\u2019ai atteint des records de profits personnels dans une ambiance saine o\u00f9 tous \u00e9taient valoris\u00e9s et s\u2019appropriaient un certain accomplissement dans ce succ\u00e8s.<\/p>\n<h2>Plus on en a, plus on en veut<\/h2>\n<p>Environ 10 ans plus tard, apr\u00e8s avoir largement contribu\u00e9 \u00e0 remettre sur le chemin du succ\u00e8s le gestionnaire de portefeuilles pour lequel je travaillais, je me suis encore laiss\u00e9 envahir par mon statut. J\u2019avais travers\u00e9 une crise personnelle de 2000 \u00e0 2002, puis je me suis encore une fois retrouv\u00e9 dans un r\u00f4le social. J\u2019ai \u00e0 nouveau perdu le contact avec mon essence. Quand tout ce qui nous habite, c\u2019est notre r\u00f4le, forc\u00e9ment, nous nous comparons aux autres r\u00f4les; c\u2019est ce qui m\u2019est arriv\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me comparer \u00e0 ceux qui exer\u00e7aient le m\u00eame travail que moi, mais \u00e0 New York ou \u00e0 Londres. Mon constat : j\u2019\u00e9tais pay\u00e9 une fraction de leur salaire. Bien s\u00fbr, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 fortement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 en actions, primes et autres pour avoir contribu\u00e9 au succ\u00e8s de la firme, mais aucune r\u00e9mun\u00e9ration ou reconnaissance de la part de ma compagnie n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 assez pour combler ce manque, ce besoin en moi d\u2019\u00eatre comme ceux qui r\u00e9ussissent si bien en finance. Une fois de plus, je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 jouer le roi de la montagne et tous ceux qui m\u2019entouraient devinrent une menace potentielle \u00e0 mon statut, \u00e0 mon image de r\u00e9ussite.<\/p>\n<p>Ma prison \u00e9tait double : j\u2019\u00e9tais pris \u00e0 la fois dans le carcan du succ\u00e8s et dans celui de l\u2019avidit\u00e9, n\u00e9 de la frustration de ne pas \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 \u00e0 ma juste valeur. Comme j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s occup\u00e9 \u00e0 m\u2019apitoyer sur mon sort, il devenait tr\u00e8s difficile pour mes associ\u00e9s de travailler avec moi. Ils m\u2019ont alors offert de ne plus g\u00e9rer la firme, mais de continuer \u00e0 g\u00e9rer une partie substantielle de ses actifs en b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une forte augmentation salariale et d\u2019une grande part des profits directs des actifs que je g\u00e9rais. C\u2019\u00e9tait un peu un travail de r\u00eave, avec une compensation qui se comparait bien \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale. Mais en tant que roi de la montagne, mon r\u00f4le ne pouvait me permettre d\u2019accepter cette offre. C\u2019\u00e9tait un cong\u00e9diement d\u00e9guis\u00e9; j\u2019ai donc d\u00e9cid\u00e9 de quitter mon emploi. \u00c0 cette \u00e9poque, si ma pratique de m\u00e9ditation avait \u00e9t\u00e9 quotidienne, elle m\u2019aurait s\u00fbrement permis d\u2019accepter ce que mon \u00e9go trouvait inacceptable.<\/p>\n<h2>Tomber de haut<\/h2>\n<p>Par chance (ou par malchance), en 2008, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 par le plus grand fonds d\u2019investissement sp\u00e9culatif au monde, Brevan Howard. C\u2019est le plus gros r\u00f4le que j\u2019ai eu dans ma vie, un r\u00f4le qui m\u2019a donn\u00e9 la reconnaissance de tous mes pairs. Je me suis retrouv\u00e9 roi de la plus grosse montagne! L\u00e0, finalement, j\u2019allais pouvoir me r\u00e9aliser et \u00eatre pay\u00e9 \u00e0 la juste valeur de mon r\u00f4le.<\/p>\n<p>\u00c0 peine quelques mois plus tard, la crise de 2008 \u00e9clata, Brevan ferma pratiquement tout le bureau de New York, licencia presque tous les employ\u00e9s, qui se retrouv\u00e8rent \u00e0 la rue en m\u00eame temps que 500 000 autres professionnels de la finance de la Big Apple. J\u2019ai eu des offres d\u2019emploi, mais aucune n\u2019\u00e9tait \u00e0 la hauteur de l\u2019image que j\u2019avais de moi-m\u00eame. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 si pr\u00e8s du firmament, c\u2019est la chute aux enfers qui a commenc\u00e9. Je n\u2019acceptais pas la situation, je n\u2019acceptais pas de laisser aller mon r\u00f4le et je ne faisais pas confiance \u00e0 l\u2019avenir. Je suis donc tomb\u00e9 en d\u00e9pression et suis devenu suicidaire. Prisonnier au sommet, le roi voyait dispara\u00eetre tous ses jouets. Ma Ferrari, mes Porsches, mes maisons et mes voyages \u00e9taient devenus un poids immense \u00e0 porter qui m\u2019a enfonc\u00e9 dans une d\u00e9pression encore plus profonde. Heureusement, la pratique spirituelle a \u00e9largi ma conscience.<\/p>\n<h2>Mais \u00eatre libre, c\u2019est quoi?<\/h2>\n<p>Le philosophe russe Gurdjieff disait : \u00ab Pour pouvoir \u00eatre libre de prison, il faut savoir que l\u2019on est en prison \u00bb. Le conditionnement familial et social ainsi que le besoin de reconnaissance cr\u00e9ent une d\u00e9finition de qui nous pensons \u00eatre, ce qui nous enferme souvent dans une perception unique.<\/p>\n<p>Pas besoin d\u2019\u00eatre un yogi, un moine ou un fakir pour \u00eatre libre. Il s\u2019agit d\u2019avoir conscience de la prison, puis d\u2019adopter une pratique spirituelle. C\u2019est accessible \u00e0 tout un chacun. Le but de la pratique spirituelle, peu importe sa forme, est de vous lib\u00e9rer de votre illusion. Elle vous permet de vous voir et de voir votre vie comme ils sont vraiment. Elle permet aussi d\u2019accepter, de laisser aller le besoin d\u2019identification sociale, de faire confiance sans vouloir tout ma\u00eetriser et de vous mettre dans l\u2019action, et non en r\u00e9action. Qui vous \u00eates vraiment est d\u00e9j\u00e0 libre, mais votre r\u00f4le, lui, ne l\u2019est pas.<\/p>\n<p>\u00catre libre n\u2019est pas un objectif \u00e0 atteindre ou encore un endroit o\u00f9 aller, mais plut\u00f4t une fa\u00e7on de vivre quotidiennement. Pratiquer la pleine conscience est la meilleure fa\u00e7on que je connaisse pour me garder libre au quotidien du besoin de reconnaissance. On se lib\u00e8re de prison tous les jours gr\u00e2ce \u00e0 la pratique du yoga et de la m\u00e9ditation, entre autres, pour donner une pr\u00e9sence attentive \u00e0 sa vie. Nous pouvons alors observer les diff\u00e9rents r\u00f4les que nous nous donnons et les cons\u00e9quences qu\u2019ils entra\u00eenent pour nous-m\u00eames et ceux qui nous entourent.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9coute plus vaste, nous pouvons maintenant porter attention \u00e0 la qualit\u00e9 de notre vie. Nous pouvons ainsi, dans une conscience \u00e9largie, faire place aux diff\u00e9rentes possibilit\u00e9s d\u2019\u00eatre qui nous sommes vraiment.<\/p>\n<p>Namast\u00e9.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans mon dernier texte, Toute d\u00e9finition est une prison, j\u2019ai partag\u00e9 les moments de ma vie o\u00f9 j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 sortir de ma prison. 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